Il y a une vingtaine d'années le Maroc s'était
engagé dans un vaste programme de planification urbaine dont le SDAU (Schéma
Directeur d'Aménagement et d'Urbanisme) a constitué un instrument qui a suscité
beaucoup d'espoir.
Aujourd'hui, on est en mesure de se demander et d'apprécier ce que cet instrument de contrôle de l'urbanisation a apporté à nos villes. Quelle est l'efficience de ce document d'urbanisme? A t'il réellement infléchi le cours de l'urbanisation des villes ?
Au terme de 20 années d'expériences, nos villes
dans leurs structures globales, avec ou sans SDAU, se ressemblent et souffrent
des mêmes problèmes: zones d'extension, affectation des sols, des disparités
de densités, la question des transports et du trafic, l'habitat clandestin,
équipements d'infrastructure , zones d'activités...).
LES LIMITES DE LA
PLANIFICATION URBAINE
Le SDAU brasse des données sectorielles et analyse
les tendances de développement de la ville. Il imagine les scénarios de son
développement avec une méthodologie rigoureusement préparée et contrôlée.
De sorte qu'à travers le brassage de données, de chiffres, et de concertations
à ne pas en finir, on arrive à une image dite équilibrée qui semble avoir
résolu les contradictions de la ville. Il suffit alors, d'appliquer le plan
pour que la ville se développe correctement et harmonieusement. Or pour faire
réaliste, les SDAU entérinent les tendances d'urbanisation avec plus ou moins
de réaménagement .De toutes les manières, les urbanistes savent qu'ils n'ont
aucune chance de réussir s'ils vont à l'encontre des tendances naturelles
de l'urbanisation d'un autre côté, ils sont amenés à prendre des anticipations
sur l'avenir de la ville. C'est dans ces limites contradictoires que le plan
essaie de trouver un équilibre.
On a souvent
tendance à présenter la planification urbaine comme un processus déductif
qui va du Plan Général à son application (SDAU Plan de secteur, programmation,
réalisation). Le cheminement effectif est en fait l'inverse. Toutes les décisions
urbanistiques importantes sont prises avant l'établissement du Plan. Celui-ci
ne fait qu'entériner des situations de fait et des coups partis.
La planification urbaine n'arrive pas à contrôler,
orienter et planifier la croissance accélérée que connaissent nos agglomérations.
Les opérations du coup par coup, l'Urbanisme de rattrapage dominent largement
la planification urbaine. Le plan court après la ville qu'il ne rattrape jamais.
La Planification Urbaine n'a rien à voir, avec
une science des formes urbaines ou une technique du fonctionnement cohérent
du système urbain. Il suffit de regarder un SDAU pour voir qu'il n'est autre
chose qu'une représentation de la ville comme une image réconciliée où les
contradictions sont résolues, on dit alors que c'est un bon plan. Aussi, la
Planification Urbaine peut se définir comme la gestion complexe des rapports
sociaux au sein du système urbain. On peut se demander alors si le plan est
fait pour être réalisé. A partir de là, on ne peut continuer à raisonner en
terme d'écart entre le plan et sa réalisation.
La notion de planification semble être mal perçue
dans l'esprit de beaucoup de marocains(fonctionnaires, élus, population).
Elle véhicule une certaine ambiguïté dans la mesure où lorsqu'on parle de
développement, donne-t-on l'illusion de prendre toutes les tâches sous forme
de planification. Les documents d'urbanisme ne sont pas suffisants pour façonner
la ville et encore moins pour préparer la ville future. Cet engagement pour
la ville future suppose à mon sens un changement de la méthode d'approche
des problèmes d'urbanisation qui peut se résumer comme suit:
1-La ville comme projet de société: La
planification urbaine ne peut être une synthèse d'études sectorielles, elle
doit avoir une vision historique sur le devenir de la ville. Elle n'est qu'une
partie d'un ensemble d'actions dans le cadre d'une politique urbaine et d'un
projet de société. La ville se fait par morceaux de ville juxtaposés: on dit
bien agglomération urbaine parce que
l'urbanisme d'alignement en vigueur se contente de gérer la réglementation.
Il n'est pas capable de générer des cités avec des citoyens responsables de
leurs cités.
2- La ville dans sa région . Malgré la
tendance à l'uniformisation des fonctions urbaines, il est important que chaque
ville trouve son identité et sa vocation spécifique. Cette recherche doit
passer par l'intégration de chaque ville avec sa région. Autrement dit, une
bonne politique urbaine ne peut faire l'économie d'une bonne politique d'aménagement
du territoire et du moins d'aménagement régional.
3-La communication urbaine: Quelque soit
le degré de perfectionnement de la planification urbaine faite à l'échelle
centrale, un important aspect de la pratique urbanistique ne peut être repéré,
planifié et géré que par les instances locales. La ville existait avant la
planification urbaine, la responsabilité des usagers et le consensus social
sont les premiers garants d'une urbanisation consciente.
4- Les nouveaux besoins collectifs:Le
développement de l'Institution communale n'est pas seulement celui du développement
de la démocratie locale, c'est aussi la réponse à des nécessités posées par
les nouvelles exigences de la consommation collective que développe l'urbanisation.
Les besoins collectifs sont les caractéristiques fondamentales de l'urbanisation
d'aujourd'hui et de demain.
5- L'écologie et la ville. Le problème
de l'environnement dans les agglomération urbaines est devenu aujourd'hui
un des problèmes fondamentaux de la planification urbaine. Certaines options
d'urbanisme doivent être infléchies par des considérations écologiques La
question de l'écologie peut même devenir
le souci initiateur pour de nouveaux
plans d'urbanisme.
6- La qualité des formes urbaines. Le
plan d'urbanisme n'a cessé de se transformer en plan à dominante technique,
les formes plastiques et poétiques de la ville ont disparu des préoccupations
de la planification urbaine. Les notions de paysages de formes et d'architectures
urbaines ont également disparu des
concepts de base de l'urbanisme.
7-Libérer les compétences: Depuis les
années 80 l'urbanisme est dirigé par
des agents d'autorité (DUA, Agences urbaines...) On assiste d'un coté à la
marginalisation du technicien, de l'universitaire et encore plus le citoyen,
et d'un autre côté à l'émergence d'un nouveau pouvoir local souvent incompétent, manquant d'imagination, et d'initiative.
La planification urbaine est un processus de réflexion et de création collectives
; d'où la nécessité de mobiliser toutes les énergies et les compétences humaines
8- Les coûts sociaux de l'urbanisation.
Les villes connaissent une croissance spontanée avec des mécanismes du système
foncier incontrôlés par les pouvoirs publics qui n'arrivent plus à contenir
les rythmes de l'urbanisation. Ce qui se traduit par l'extension injustifiée
de nos agglomérations en l'absence de toute cohérence fonctionnelle de l'ensemble
des complexes urbains. D'où le gaspillage des sols, des équipements et services
urbains et, l'élévation des coûts des équipements physiques et des coûts sociaux
de l'urbanisation.
9- L'urbanisme incitatif . Les documents
d'urbanisme sont conçus dans une optique qui consiste à les opposer aux tiers
et d'en faire un instrument coercitif. Les méfaits de cette démarche se mesurent
aux nombres de projet qui attendent ou n'aboutissent pas. Peut-on envisager
des plans d'urbanisme évolutifs , incitateurs et intelligents ? Les responsables
devraient reconnaître que les objectifs du processus de planification urbaine
ne s'épuisent pas en élaborant les plans d'urbanisme. Il faut assurer le suivi,
la mise à jour et la gestion permanente de ces plans. qui doivent être conçu
comme un document vivant C'est la différence entre l'urbanisme créatif et
l'urbanisme bureaucratique.
10- Donner une âme a la ville Tout projet
de planification urbain porte des risques, parce que l'urbanisme est une volonté
artificielle. Elle a besoin de temps pour s'affermir alors qu'au cité traditionnelle
qui ont bénéficié de siècles pour asseoir leur maturité. Depuis l'éclosion
des remparts, les notions de cité et de citoyen ont disparu et cédé la place
à des notions d'agglomérations et d'usagers. Ainsi, disparaît l'âme profonde
qui caractérise les villes réussies où il fait bon d'y vivre.
A.Rafi Lahbabi , Architecte
Déc. 2000