DEMAKHZANISER L’URBANISME

Lettre d’un architecte à l’ancien ministre de l’Intérieur

A.Rafi Lahbabi

 
 
Maintenant que vous êtes loin des affaires et que l’euphorie suscitée par votre départ a commencé à s’apaiser, la rage engendrée par les dégats de votre gestion des choses, quant à elle, est loin de s’estomper et continue de provoquer davantage de colère. En effet, alors que la marmite dont vous aviez excellé à comprimer commence enfin à souffler, je me permets à mon tour de décompresser mon sentiment envers un domaine que les tentacules de votre glorieux département n’avaient pas raté, à savoir le secteur de l’urbanisme. On savait que vous avez été ministre de l’intérieur…, de la police, de l’information, des collectivtés locales, des terres collectives, du golf, etc..., mais aussi de l’urbanisme et même de l’architecture.
 
En tant qu’architecte, mon sentiment est d’autant plus amer que les conditions de l’exercice de mon métier étaient devenues tellement insupportables que j’ai dû
observer un arrêt volontaire de la pratique de ma profession. La liberté et la dignité nécessaires à tout architecte pour exercer ce noble métier ne faisaient plus partie du décor. Le hasard a voulu que j’arrête quelques temps avant votre départ, comme j’avais commencé quelques temps après votre arrivée à l’Intérieur, autrement dit j’ai traversé mes 23 ans de carrière sous l’ombre de votre manière de voir ou plutôt de ne pas voir l’urbanisme.
 
Que de fois des architectes de talent ont dû corriger, modifier et adapter leurs projets au nom de “l’architecture marocaine” ou selon “les instructions de monsieur le gouverneur”. Les procédures administatives sont devenues plus longues que jamais dans l’histoire urbanistique du Maroc. Elles sont démotivantes pour le concepteur, décourageantes pour le promoteur, et pénalisantes pour le financier. Mon dernier projet, un important programme de logements sociaux, a mis 30 mois pour être autorisé. Le plus drôle est qu’entre la version finalement autorisée et celle initialement déposée, il n’y avait pratiquement aucune différence; autrement dit aucune valeur ajoutée administative. Les architectes passent plus de temps dans les coulisses des administrations que devant leurs tables à dessin. La bureaucratie inslallée dans ce secteur a tué toute propension à l’imagination et à la création.
 
Je considère que votre département a contribué de près et de loin au désastreux bilan de nos villes. La toile d’araignée de votre système avait quadrillé l’action urbanistique dans le pays. L’urbanisme a été contrôlé par des hommes de votre sérail. Vous avez placé des gouverneurs partout: à la tête de la Direction de l’Urbanisme et de l’Architecture et des Agences Urbaines; même l’Ecole Nationale d’Architecture était sous la tutelle d’un gouverneur. On se rappellera de ces hommes parachutés, qui non seulement n’étaient pas du métier, mais manquaient particulièrement de culture. L’art et la beauté n’étaient pas leur fort; les normes et standards techniques leur inspiraient plutôt de l’approximatif; quant à la la rigueur juridique, cela dépendait du dossier ou de la tête du client.
 
On a assisté d'une part, à la marginalisation des professionnels et à la non participation du citoyen, et d'autre part, à l'émergence d'un nouveau pouvoir local souvent incompétent, manquant d'imagination et d'initiative. La planification urbaine est un processus de réflexion et de création collectives, nécessitant la mobilisation de toutes les énergies et de toutes les compétences.
 
L’urbanisme réussi se fait par l’imagination, la participation et la transparence. Ces vertus qui sont les bases de la ville accomplie manquaient cruellement à votre système de gestion. A défaut d’une réelle politique urbaine, nous avons connu des opérations du coup par coup et de l’urbanisme de ratrappage. Le résultat le plus manifeste peut être constaté dans l’échec du Schéma Directeur d’Urbanisme et d’Aménagement de Casablanca. préparé il y a 20 ans sous votre houlette. Aujourd’hui on est en mesure de se demander et d’apprécier ce que ce schéma directeur a apporté à la ville. Comme les autres villes du pays, la capitale économique souffre des même maux, ceux la de circulation, du transport, de la pollution, du sous-habitat, du manque des espaces verts, du deséquilibre de zonage, de la carence des équipements d’infrastructure et de superstructure; de sorte qu’on peut dire qu’aujourd’hui Casablanca a perdu 20 de son années développement urbani et risque de rejoindre la liste des mauvaises mégapoles internationales.
 
Le projet de réamenagement du centre-ville est toujours à l’état de dessin. La ville reste déchictée sans âme et sans repères. Quant à l’architecture, les trois sièges de préfecture, bâtis à grands frais et qui devaient structurer la ville, sont aujourd’hui des plus mal intégrés dans le tissu urbain et des plus mal représentatifs de ce qu’on pourrait appeler un urbanisme ouvert sur les citoyens.
 
Les notions de paysages, de formes plastiques, et d'architectures urbaines ont disparu des préoccupations de la planification. Les documents d'urbanisme sont conçus dans une optique qui consiste à les opposer aux tiers et d'en faire un instrument de coercition et d’interdiction. Les méfaits de cette démarche se mesurent aux nombres de projets qui attendent indéfiniment ou qui n'aboutissent jamais. Peut-on envisager des plans d'urbanisme évolutifs, incitateurs, participatifs et intelligents? C'est la différence entre l'urbanisme bureaucratique et l'urbanisme créatif.

L’engagement pour la ville future suppose un changement profond de la méthode d'approche et l’adoption d’une vision historique avec une vraie politique urbaine et un vrai projet de société.

En guise de conclusion, permettez-moi Monsieur le ministre de rêver et de chanter le changement; de croire encore en l’avenir de nos cités et de notre architecure, de croire aussi à l'âme profonde qui caractérise les villes réussies où il fait bon d'y vivre. .
 

Comment donner une âme à la ville

Comment faire battre un coeur en elle,
Transformer les agglomérations en cités
Transformer les usagers  en citoyens
Vivre l'espace et non pas le subir.
Vivre la ville et non pas en souffrir,
Des citoyens qui communiquent
Des espaces qui épanouissent,
L'enfant dans la gaieté,
Le retraité dans la serénité,
La femme en liberté,
Quartier, rue, ruelle, place, placette; repères de ma mémoire.
Végétal, minéral, aquatique;  jardins de ma ville.
La cité a besoin d'une âme et non pas d'une trame.

A.Rafi Lahbabi , Architecte
Oct. 1999