LE LOGEMENT SOCIAL
REDUIRE LES COUTS PAR LES
TECHNOLOGIES

A. Rafi Lahbabi, Architecte

            Plusieurs facteurs contribuent au renchérissement des coûts. Les plus souvent montrés du doigt et à juste titre sont : la charge foncière exorbitante, les taux des prêts élevés et les longues procédures administratives. Cependant, il y a un autre élément déterminant dans la formation des coûts, et que je voudrais analyser ici, c’est celui des technologies archaïques qui prévalent dans l’industrie du bâtiment. Autrement dit la modernisation des technologies de la construction est un facteur fondamental dans la réduction des coûts parce qu’elle développe la maîtrise des process de construction, le contrôle des délais, et enfin l’amélioration de la qualité des bâtiments.

            Alors que depuis une vingtaine d'années, certains secteurs de l'économie marocaine ont connu une certaine évolution le secteur du bâtiment est resté presque égal à lui-même. Il est aujourd'hui marqué, dans l'essentiel de ses composantes, par l’archaïsme de ses structures et le manque d'innovation dans le produit final; de sorte que le volume de logements construits, se situe toujours autour de 60.000 logements par an depuis plusieurs années. Cette situation n'ouvre évidemment aucune perspective sérieuse au dépassement ni quantitatif ni qualitatif de la crise du logement dans notre pays.

 

            Pourtant, le Maroc dispose d'un appareil de production du bâtiment qui n'est pas du plus mauvais des pays de la région. On l’a même vu capable de s'exporter. Certaines entreprises ont modernisé leur encadrement, leur matériel et leurs techniques de construction. De sorte qu’on peut dire qu’il y aurait une sous utilisation des capacités des différents intervenants dans l'art de bâtir (Architectes, Bureau d'Études, Entreprises, laboratoires...). Le secteur semble attendre depuis des années le déclic lui permettant de s'exprimer et de s'épanouir.

Le tableau comparatif ci-dessus  met en évidence les principales variables qui agissent sur la formation des coûts de la construction. Il ressort, que  toute chose égale par ailleurs, dans les pays à haute technologie de construction le coût du mètre carré construit est moins élevé que chez nous. On peut remarquer  aussi que la réduction du temps des procédures administratives et des délais d’exécution améliore la rotation du capital immobilier et réduit par conséquent les fais financiers. Il ressort également que ces performances sont directement liées à l’importance des allocations et aux investissements réservées aux études et à la recherche. Concernant le taux des prêts hypothécaires, ils demeurent très élevés. Alors que les lignes du CIH ont montré leurs limites, l’institution bancaire ne semble pas encore s’intéresser sérieusement au marché immobilier.  Cette baisse des taux de prêts est cruciale dans la mesure où il ne peut y avoir de politique de logement populaire sans une politique de crédit populaire. Voilà ce qui constituera un levier formidable pour solvabiliser la demande et dynamiser l’industrie du bâtiment.

Tableau comparatif de quelques variables agissantes sur le coût de la construction

 

Moyennes Européennes

Moyennes Marocaines

Délais de construction

2 mois pour une maison,

6 mois pour une école

18 mois pour une maison,

24 mois pour une école

Taux des prêts hypothécaires

4,5 à 6,5%

8,5 à 12%

Charge foncière

5 à 10%

20 à 30%

Part des études

5 à 12%

1 à 5%

Coût moyen du m2 construit

La moitié du SMIG mensuel local

Égale au SMIG mensuel local

Autorisation de construire

1 à 30 jours

6 à 18 mois

part du gros œuvre

30 à 35%

45 à 50%

            Moderniser les entreprises

            Ceci dit la plupart des entreprises du bâtiment comme celles de l’industrie des matériaux de construction sont restées très peu convaincantes en matière d’innovation. Aujourd'hui, il est communément admis qu'on peut être entrepreneur en bâtiment, sans formation professionnelle, sans qualification technique, et souvent sans capacités financières; ce qui a pour conséquence la grande régression que l'on constate, dans notre art de bâtir.

            Un autre handicap de l'entreprise du bâtiment est celui de l’encadrement, plus particulièrement, l'encadrement technique. Rare sont les entreprises qui disposent d'ingénieurs et encore moins d'équipes de pilotage ou de méthode. Le chantier est souvent livré au chef de chantier plus ou moins qualifié, parfois aussi peu lettré que l'entrepreneur-amateur.

            En parallèle à cette insuffisance quant à son encadrement, l'entreprise du bâtiment est un des premiers réceptacles de main-d’œuvre non qualifiée, à la recherche de son premier emploi; elle se considère souvent en situation de transit auprès de l'entreprise. Non formée elle peut changer de secteur d'activité en fonction des salaires et des saisons. L'usage intensif de cette main-d’œuvre peu qualifiée et à bas prix, représente un véritable handicap pour la qualité de la construction et interdit l'accès à l'innovation technologique dans le secteur du bâtiment.

            On assiste en effet à une situation paradoxale faisant que la main d’œuvre bon marché renchérit plutôt le coût de la construction. Ainsi, si le coût de construction du m2 couvert de standard économique au Maroc équivaut au SMIG mensuel, chez l'Union Européenne, il est environ égal à la moitié du SMIG mensuel de ces pays avec une qualité de prestation très nettement supérieure.

Beaucoup d’entrepreneurs et promoteurs n’ont pas la culture de l’innovation et de l’excellence. A la dynamique du sérieux et du professionnalisme ils ont préféré plutôt  la logique de la casse des prix et de la qualité, pour se maintenir dans une survie artificielle. La règle du moins-disant mettant en compétition des entreprises de sphères différentes a souvent favorisé les entreprises médiocres qui font beaucoup de mal au secteur du bâtiment et à l’art de bâtir. Il n’y a pas un architecte qui n’a du vivre des mésaventures d’exécution et voir un de ses projets défiguré à cause de ces entreprises non professionnelles et non performantes.

             Le paysage architectural est marqué par les balafres du manège de ces entreprises éphémères  qui se font et se défont  en laissant derrière elles des carcasses non finis ou des projets mal faits. Il est temps que toutes les entreprises du bâtiment soient identifiés et organisés dans le cadre de leurs corps de métiers et que chaque prestataire de services dûment qualifié soit autorisé par sa corporation et responsable devant elle.

Moderniser les technologies de construction

            On ne peut manquer de relever que les techniques archaïques de construction utilisées dans le chantier sont marquées par beaucoup de gaspillage de temps et de matériaux. Il suffit d’observer l’improvisation qui règne dans la plupart des chantiers  et les quantités impressionnantes de débris évacués de ces chantiers, signes du peu de maîtrise de la mise en œuvre. De manière générale ce mode de construction produit des bâtiments lourds et coûteux et fait que le gros œuvre occupe jusqu’à 50% du coût du m2 couvert alors qu’il ne dépasse pas 35% dans les pays avancés, laissant plus de place à des prestations de qualité.

            Le bâtiment reste dominé par l’usage de matériaux primaires peu transformés (pierre, brique, parpaings, mortier de ciment, étanchéité bitumineuse, menuiserie traditionnelle non industrialisée) et par des techniques de construction rudimentaires (coffrage et échafaudage en bois, finissage et camouflage des surfaces par enduits à volonté, béton approximatif). La technique du tout ciment n’exigeant pas de qualification particulière ne laisse pas la place à d’autres matériaux et d’autres technologies.

            Il est important d’introduire de nouveaux produits de qualité avec plus de valeur ajoutée. Le chantier doit être un lieu d’assemblage de produits fabriqués et contrôlés en usine. Cette inversion du process de construction limitera l’usage de la main d’œuvre au chantier et créera plus d’emploi en amont dans les usines les ateliers et les bureau d’études; elle développera aussi un nouveau marché de machines outils, d’engins de manutention et de sociétés de distribution.

            Il est regrettable que des entreprises d’État de promotion immobilière comme les ERAC continuent à jouer petit ; frileuses en matière d’innovation, leurs produits ne se démarquent pas de la banalité générale. Leurs constructions auraient pu utiliser des technologies, des normes et des matériaux de construction innovateurs pour devenir le standard de la qualité dans le pays.

            Plus d’études.et moins d’improvisation

            Les initiateurs des meilleurs projets ont compris que plus ils investissent dans les études plus ils gagnent de temps, de qualité et d’argent. Alors qu’il est admis que les études préparatoires sont la garantie pour la réussite de bons projets, on trouve encore des promoteurs qui pensent réduire les coûts de la construction par la limitation de la rémunération et de l’étendue des études. Les conséquences directes de cette mentalité sont la mauvaise qualité des prestations, le manque d’innovation, l’allongement des délais, et l’augmentation des coûts.

            De manière générale il est important de comprendre que ceux qui aujourd’hui nous vendent des produits, des process, des licences, des franchises et des services prisés et appréciés par les usagers sont précisément ceux qui ont investi il y a longtemps dans les études et dans la recherche. Déjà chaque fois que se présente un projet intéressant il y a toujours une entreprise étrangère pour le rafler. La supériorité de ces entreprises vient évidement de leur supériorité en matière grise et en technologie.

            Le bâtiment aujourd’hui dans les pays avancés est considéré comme un secteur très technologique. En moyenne une maison est montée en 2 mois et une école en 6 mois. Ce temps gagné en chantier implique non seulement une rapide rotation du capital et donc une limitation des intérêts bancaires, mais aussi une meilleure maîtrise de la qualité et des prix.

            Le programme des 200 000 logements annoncé il y a quelques années était une occasion rêvée pour moderniser et restructurer l’appareil productif de la construction. Ce programme aurait pu être l'occasion pour ouvrir de nouvelles perspectives expérimentales en matière des technologies de la construction. L'autre question importante est que n’étant pas limité dans les délais, ce programme a perdu de son originalité. Le seul programme réellement original de ce grand projet est à mon sens celui des 20 000 logements de Sala Al Jadida . Cette expérience est intéressante par l'économie d'échelle de sa taille, par la technologie utilisée dans sa réalisation et enfin par la rationalité des surfaces et des prestations du programme. Avec 10 projets comme celui de Sala-Al-Jadida on aurait réussi l’initiative royale mais surtout testé de nouvelles expériences et introduit des nouvelles technologies de construction.

                                    A.R. Lahbabi, dec.2001